Sukkwan Island est une île un peu loin de tout, au large de l’Alaska, où viennent se réfugier Jim et son fils Roy, un adolescent qui aurait préféré faire le tour du monde plutôt que de s’isoler un an avec cet homme qu’il connaît mal. Elle devient rapidement le décor d’un drame qui se joue dans le premier roman de David Vann. Un drame seulement ? Non, pas tout à fait. Il y en a un qui semble faire oublier tous les autres. Le livre concentre en réalité une multitude de petits drames, intérieurs et discrets chez le fils, plus visibles chez le père qui pleure chaque nuit, regrettant d’avoir quitté Rhoda, sa compagne, regrettant plus généralement d’être ce qu’il est. Autour d’eux, la nature immense.

La forêt semble d’abord maîtrisée, répondant aux besoins de l’homme, se pliant à ses désirs. Puis, très vite, on en perd le contrôle. Elle se change en un lieu hostile, mortifère, où les ours rôdent, où le froid ronge les corps, où l’humidité s’infiltre partout.

Sukkwan Island, David Vann au festival Livres en Tête

      Dans cette infime parcelle du monde, la cohabitation est difficile entre le père et le fils : sans cesse les maladresses du premier viennent rompre toute ébauche de familiarité. Ce qui devait conduire à une véritable rencontre entre ces personnages n’est qu’un vecteur de désunion totale. La haine et le dégoût prennent place dans ce huis clos inquiétant. Un fossé se creuse en sourdine entre les protagonistes. Jim n’entend pas les autres, il ne comprend pas leur souffrance tant il est englué dans la sienne. Il reste sourd aux paroles de ses proches, celles de son fils, celles de sa compagne avec laquelle il communique de temps en temps par radio. Les brouillages de la ligne, les interruptions forcées de la conversation rendent compte de l’impossibilité d’un échange avec cet homme qui cherche constamment la fuite, qui se dérobe dès qu’il s’agit d’assumer le moindre de ses actes. Le livre entier enregistre les velléités de Jim pour échapper à son ombre, mais rien ne parvient à l’en délivrer, rien si ce n’est le geste de deux marins à la fin de l’aventure.

      Le roman est l’histoire de deux êtres à la dérive qui finissent par se perdre, emportés par des choix violents, spontanés, définitifs. Le fils était venu sauver son père, ce père qui est incapable d’aider qui que ce soit ; l’échec est fracassant. Le retour à la nature tant souhaité par Jim devient une confrontation avec sa propre nature et avec sa propre misère. Roy apparaît alors comme le double inversé de Jim, il accomplit ce que celui-ci n’a pas le courage de faire. Tandis que l’un se caractérise par une certaine forme de lâcheté, l’autre se définit par sa fulgurance, sa détermination.

Ce séjour à Sukkwan Island qui devait fonder le début d’une nouvelle vie, constituer un nouveau départ, se transforme en voyage dans les tréfonds de l’âme humaine et en départ symbolique vers un ailleurs imprévu.

À lire, absolument.

– Audrey Oualid

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