Rencontre avec l'Oulipien Hervé Le TellierHomme aux multiples casquettes, Hervé Le Tellier est un oulipien très occupé ! Entre ses cours de journalisme et ateliers d’écriture, sa participation à l’émission de France Culture « Des Papous dans la tête », et bien sûr ses romans, nouvelles, poèmes et pièces de théâtre (pour ne citer que ça), l’auteur-mathématicien de Les Amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable est un homme difficile à attraper. Cependant, pour Livres en tête, Hervé Le Tellier a accepté de se poser le temps d’une soirée « bestiale » au Réfectoire des Cordeliers ! À cette occasion nous avons rencontré cet oiseau sur la branche afin d’en savoir un peu plus sur son rapport à la littérature et ce qui la compose, partant de l’oralité et allant jusqu’à nos amis les animaux (en passant du coq à l’âne).

Rencontre avec l’Oulipien Hervé Le Tellier …

Membre de l’Oulipo depuis 1992, vous exercez une écriture en permanente recherche sur elle-même, recherche qui passe par la contrainte bien sur, mais aussi par l’ouverture à d’autre disciplines, artistiques ou non, comme les mathématiques par exemple. Quelle est votre relation avec la littérature ? S’inscrit-elle dans la ligne directrice de l’Oulipo ou est-elle indépendante ?

S’il y a une ligne à l’Oulipo, disons qu’elle est plutôt sinueuse, et aussi diverse qu’il y a d’Oulipiens, de Calvino à Roubaud. Mais tous ont un goût certain pour la forme et pour le jeu, et ce goût que je partage avec eux justifie sans doute ma cooptation au sein du groupe. J’ai toujours considéré la contrainte comme un principe qui permet de tenir à distance la banalité du premier jet, et d’écrire un texte à la fois sien et qui pourtant surprenne. Par ailleurs, j’ai été autrefois mathématicien (pas de bien haut niveau). Mais la mathématique dont font usage les oulipiens pour construire leurs labyrinthes n’est guère complexe.

Vous créez une certaine complicité avec vos lecteurs à travers notamment des jeux de langages et des références communes. Pensez-vous que la lecture n’est pas une discipline personnelle et intime comme on a tendance à le croire aujourd’hui mais un échange entre l’auteur et le lecteur, évidemment, mais aussi entre les lecteurs ?

Il n’y a pas, je crois, de contradiction, entre intimité et complicité. Chaque lecteur lit évidemment seul, donne tel visage à tel personnage, tel bleu à tel ciel. Mais tout écrivain compose son œuvre, poésie ou prose, pour qu’elle soit lue comme lui veut qu’elle le soit : on organise ses chapitres, ses retours à la ligne, la musique des phrases. Dans les textes oulipiens, la complicité porte sur un consentement commun. Si vous lisez un sonnet, vous êtes dans l’univers du sonnet, pris dans sa distance et sa mélodie. Si vous lisez la Disparition de Perec, ce roman écrit sans la lettre e, savoir la contrainte vous permet de lire non seulement le texte, mais le « sous-texte », les évitements et le jeu de Perec avec la langue. Il y a un plaisir, une « intelligence » du texte, étymologiquement. Elle m’intéresse, mais on peut aussi écrire sans dévoiler une contrainte. Elle n’est alors là que pour vous, auteur, pour vous aider à quitter les sentiers battus. Le lecteur lit « naïvement », et c’est parfait

L’oralité occupe une place importante au sein de l’Oulipo et de votre écriture. En effet, au cours des « jeudi de l’Oulipo » les membres du groupe lisent à haute voix leurs textes ou ceux de leurs compères, écrits pour l’occasion ou non. Aussi, vous êtes l’auteur de plusieurs pièces de théâtre et de manière plus générale votre écriture est pleine de jeux de sonorités. Selon vous, quelle est la place de l’oralité dans la littérature ? Que pensez-vous de la lecture à voix haute ? Préférez-vous lire vous-même vos textes ou vous entendre lu par quelqu’un d’autre ?

Qui dit littérature dit lettre, et donc page, espace, parfois silence. Un roman est fait pour être lu dans la solitude, même si Flaubert passait les siens au gueuloir. Mais l’Oulipo se situe, entre autres traditions, dans la lignée de celle des troubadours, donc d’une poésie orale. Il nous arrive souvent de produire du texte dans cette perspective de l’oralité, voire d’une certaine théâtralité. Aux Jeudis de l’Oulipo, séances mensuelles de lecture publiques à la BNF, nous lisons nos textes à haute voix, et certains, comme Jacques Jouet ou Olivier Salon, sont de remarquables lecteurs de leurs propres textes. Pour ma part, j’aime écouter d’autres lire mes textes, ou plutôt écouter mes textes dans la voix des autres, appropriés par d’autres. Ils lisent souvent avec un détachement que je ne sais avoir, ou au contraire avec une énergie que je n’oserais donner. C’est bien ainsi.

Vous participerez au festival Livres en tête pour la soirée « Bestiaire ». Vous vous êtes vous même intéressé au sujet dans votre recueil Les opossums célèbres, premier volume de la collection « Les mythographes » où, par le biais de mots-valise, vous associez diverses personnes célèbres à des animaux, associations parfois très inattendues ! Pourquoi cette association célébrités-animaux ? Quel est l’intérêt de la « figure animale » dans la littérature ? 

J’adorerais digresser, parler des monothéismes qui ont séparé l’homme du règne animal, mais disons simplement que l’animal est presque toujours dans la littérature une projection métaphorique de l’humain. Tout animal possède un imaginaire fantasmé, c’est le ressort de toute fable, et les textes des Opossums célèbres  s’approchent de cette forme. Ce petit livre est en fait le fruit, comme souvent à l’Oulipo, d’une émulation. Jacques Roubaud et Olivier Salon ont écrit les Sardinosaures, petits récits ou poésies mixant deux animaux, puis Paul Fournel a poursuivi avec les Animaux d’amour, qui mêlent un animal et une expression (comme le « lémurien à cirer »). Je m’y suis collé avec les hommes (et femmes) célèbres.

Hervé Le Tellier sera présent demain au Réfectoire des Cordeliers pour la soirée « Bestiaire » du festival Livres en Tête où il viendra dédicacer quelques-unes de ses publications !

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