Denis Grozdanovitch répond à nos questions à l’occasion du festival Livres en Tête qui se déroulera du 25 au 28 novembre 2015.

Il viendra nous présenter son douzième livre : Petit éloge du temps comme il va, qui vient s’inscrire dans la continuité de ses oeuvres.

Ancien joueur de tennis (champion de France junior en 1963), de squash (champion de France de 1975 à 1980) et de courte paume (plusieurs fois champion de France), Denis Grozdanovitch s’oppose au monde contemporain en refusant le productivisme, la rentabilité et l’efficacité. Il prend prétexte du temps météorologique pour nous proposer une autre manière de s’insérer dans cette époque, tout en préservant un peu de bonheur et d’âme.

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Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

DG : C’est parti d’un agacement en entendant aux informations télévisées et radiophoniques que le temps se dégradait car il allait pleuvoir. Je ne vois pas pourquoi le beau temps serait uniquement donné par le soleil. La pluie est également très belle – sous la pluie, les couleurs brillent et les potentialités dormantes se révèlent.

À Paris la grisaille c’est merveilleux ! Paris devient très beau sous la pluie : tout se vernit, une laque de Chine se dépose sur la ville, sur les carrosseries d’automobiles… J’ai d’ailleurs écrit un poème à ce sujet.

petit_eloge_du_tempsVous écrivez à propos des comportements qui, d’après vous, évoluent en fonction de la météo…

DG : Oui, la pluie par exemple nous pousse à une certaine intériorité et rend les rapports plus faciles. Ce que je préfère d’ailleurs c’est quand le temps est menaçant. Il induit une intimité encore plus profonde entre les êtres. En revanche, le soleil écrase tout.

Il y a une obligation d’être heureux quand il fait soleil qui est un peu angoissante. Et puis je déteste tout ce qui est injonction. Ce côté « youpla boum » de la publicité m’exaspère : les plages ensoleillées, la mer bleue…

Les touristes qui partent quelque part parce qu’il fait soleil vous énervent. Vous est-il déjà arrivé de partir quelque part parce qu’il allait pleuvoir ?

DG : Non jamais. En réalité j’aime tous les temps, j’accepte les choses comme elles viennent. J’ai écrit ça un peu par exaspération au départ, à la manière de Rimbaud quand il dit haïr le beau temps car il est dans les intérêts de tout le monde. C’est une forme de misanthropie par rapport à mon époque que j’exprime.

Pensez-vous qu’il soit toujours aussi intéressant de voyager ?

DG : À mon avis oui. Ce qui perd de l’intérêt ce sont les moyens que l’on emploie pour voyager. Par exemple un voyage en avion ce sont des heures retranchées de notre vie. Nous nous retrouvons dans une espèce de salle d’attente – ce qui est paradoxal d’ailleurs puisque les gens détestent poireauter dans une salle d’attente mais peuvent passer douze heures en avion. D’autre part les avions sont de plus en plus inconfortables et le temps y est nié – nous sommes aseptisés.

J’ai également de moins en moins envie de voyager dans les endroits traditionnels car nous sommes obligés d’arriver dans des endroits atroces comme les aéroports ou les gares qui sont de plus en plus laids.

Vous faites référence à Woody Allen et à des scènes qui se passent sous la pluie. Les gens sont assez enclins à regarder la télévision. Peut-être qu’à travers des films comme ceux-là leur perception du temps peut évoluer.

woody_allen_filmDG : Il faut espérer. Malheureusement Woody Allen est regardé par une élite, ça ne touche pas le grand public. Puis Woody Allen est surtout connu en France. Je l’aime beaucoup, il a un côté poète. C’est lui qui a dit que Paris était surtout beau sous la pluie. Il a réalisé plein de scènes à Paris sous la pluie qui sont magnifiques.

 

La deuxième partie du livre répond à la question : « comment ralentir le temps ? ». C’est important dans un monde sans cesse en mouvement.

DG : Je m’en prends beaucoup à la technologie. Contrairement à ce que pourrait penser certains, je ne pense pas que la technologie soit neutre. Je pense que la technologie est une idéologie en profondeur. C’est une idéologie du labeur, du travail, et du mérite par la souffrance. Au fond avec toutes nos machines, toutes nos facilités de communication, nous sommes très malheureux sans le savoir. C’est de la fausse communication et ce sont de fausses facilités. Ces facilités nous empêchent de vraiment jubiler, de vraiment prendre plaisir aux travaux que nous effectuons. Évidemment si les technologies étaient mieux maitrisées ce serait déjà plus intéressant.

Êtes-vous en train de dire qu’à cause des technologies on ne prend plus plaisir à rien ?

DG : Ce sont des plaisirs artificiels qui passent davantage par l’idée que nous nous en faisons que par la sensation réelle. Ce que j’aimerais récupérer c’est la sensation de vivre. Plus nous allons nous enfoncer dans un monde technologique, plus les sensations vont nous faire défaut. Nous n’aurons plus que des pseudos-sensations qui seront cérébrales.

Les technologies fonctionnent beaucoup avec une certaine idée d’instantanéité. Pensez-vous qu’elles aient fait de nous des « enfants gâtés » ?

DG : Ce qui me gêne dans l’instantanéité dont vous parlez c’est qu’elle fait fi du passé et de l’avenir. Christopher Lasch a écrit un livre intitulé La culture du narcissisme où il explique que nous sommes tous des « Narcisses ». Ce narcissisme à un rapport avec le présent : nous sommes les derniers venus donc pensons être les meilleurs. Or, quand on se met à étudier l’Histoire des moeurs, on se rend compte que tout ça est très relatif. Il y a une formule excellente qui affirme qu’une société comme la nôtre en se désintéressant et se coupant de son passé n’a pas d’avenir. Le passé et l’avenir sont intimement liés et nous sommes là comme agents de liaison.

Dans votre dernier livre vous citez Henri Perrot : « quelle est donc cette science qui accroit votre compréhension mais appauvrie votre imagination » …

DG : Oui, aujourd’hui on veut tout comprendre. Ce qui est d’ailleurs mission impossible. On s’invente régulièrement des explications superficielles. La science par exemple n’arrête pas de s’inventer de fausses explications et d’ailleurs elle en change assez régulièrement parce qu’on s’aperçoit que ce qu’on avait affirmé jusqu’à présent n’est plus vrai.

La réalité c’est qu’on cherche à comprendre ce qui n’est pas compréhensible, on ne respecte pas le mystère. Or la vraie compréhension est davantage dans l’imagination que dans l’analyse. Les penseurs qui nous ont réellement apporté quelque chose sont plutôt ceux qui ont été capables de faire une synthèse imaginative plutôt que ceux qui prétendaient analyser en détails.

Vous faites un lien entre le temps météorologique et le temps qui passe…

DG : Oui dans la mesure où, par exemple, le vent nous ramène à une forme de mysticisme. On a l’impression d’être environné par une instance divine qui nous rend humbles. De ce fait nous allons prendre le temps différemment : au lieu de nous précipiter pour essayer d’obtenir des avantages qui n’en sont pas, nous allons être amenés à un sens des réalités plus essentiel.

Il y a des gens qui partent le matin de leur garage, entrent dans une voiture tintée, arrivent dans le parking de leur bureau et montent dans les étages sans jamais voir le jour. Ils vivent uniquement dans un éclairage électrique et ne sentent plus les variations météorologiques. Ils vivent dans ce qu’Henry Miller appelait « un cauchemar climatisé ». Au fond l’irrationalité de la vie est présente dans la météorologie et c’est ce qui les gêne. Ces gens n’ont plus à faire au réel mais à un monde virtuel, où la nature est laissée de côté.

Pensez-vous qu’ils s’en rendent compte ?

DG : Je pense que beaucoup de gens en souffrent mais sans le savoir. C’est ça qui est terrible. D’ailleurs ça ne m’étonne pas qu’il y ait tant de dépressions nerveuses, principalement en France. Je pense que les français ont gardé un certain sens de la nature. Il y a une résistance. Ceux qu’on appelle réactionnaires sont souvent des conservateurs : ils aimeraient conserver certaines choses du passé. En fait, Ils aimeraient conserver ce qui mérite d’être conservé.

grozdanovitch_2Comment apprécier le temps dans ce cas ?

DG : Il faut savoir reconnaître et vivre les moments. Savoir quand ils commencent et quand ils finissent. Peut-être ne pas essayer d’aller au-delà de la fin telle qu’on la ressent, car ça peut devenir laborieux et pénible. Savoir reconnaître les moments c’est un nouveau sens que l’on devrait nous apprendre à l’école plutôt que de nous apprendre que le temps est fait de minutes, qui elles-mêmes sont faites de secondes… Les moments évidemment peuvent être plus ou moins longs selon le temps mécanique, mais pour notre psychologie ils sont extensibles.

Propos recueillis par Delphine Daumont.

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