Interview de Karol Beffa, personnage aux multiples facettes

Vous avez été acteur, vous avez étudié l’histoire, la philosophie, les statistiques, et aujourd’hui vous êtes musicien, compositeur, professeur ici à l’École Normale Supérieure. Qu’est-ce qui explique un parcours aussi original et varié ?

Je pense que les statistiques, c’était un « accident » : je voulais étudier les mathématiques et l’économie à un haut niveau, et il se trouve que le cursus que je suivais au sein de l’École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique incluait une formation en statistiques. Vous me demandez ce qui explique un tel parcours… Je crois que je n’ai pas su tout de suite me spécialiser en musique. Pendant un certain temps, j’ai réussi à mener de front études musicales longues et études générales longues. J’étais intéressé par quantités de choses et ce n’est qu’assez tard que j’ai décidé de m’immerger totalement dans la musique. Et encore… je suis toujours un grand lecteur, je m’intéresse au débat politique, à la littérature, au théâtre, au cinéma, à la danse. (Dans une autre vie, j’aimerais encore faire du cinéma) et c’est lié au goût que j’avais pour toutes ces choses.

Vous êtes compositeur et improvisateur. L’improvisation et la composition sont-elles très éloignées l’une de l’autre ?

Les deux activités sont assez différentes et en même temps ont beaucoup de points communs. Par exemple, dans les deux cas, l’imagination est la reine des facultés. Bien sûr, quand on compose, on peut revenir sur ce que l’on a couché sur le papier, une fois, deux fois, dix fois… la concentration peut être éventuellement interrompue. Quand on improvise, en revanche, la concentration doit toujours se maintenir à un certain niveau, tout comme la sûreté du jeu pianistique — qui suppose une autre forme de concentration. Et puis improviser conduit à une plus grande mobilité stylistique, que l’on accompagne un film muet, des lectures de textes, ou que l’on improvise sur des thèmes proposés par le public. Il faut une palette stylistique assez large, assez plastique.

Interview de Karol Beffa "La lecture est un moment singulier"

Interview de Karol Beffa « La lecture est un moment singulier »

Vous parlez de palette stylistique plastique. Diriez-vous que votre musique est descriptive ?

Je ne crois pas. Mes titres sont plus ou moins descriptifs. Cortège des ombres, c’est poétique, mais moyennement descriptif. Masques pourrait passer pour descriptif ; mais c’est aussi une référence à Debussy et à Karol Szymanowski, que j’aime beaucoup. Quant à mon CD Improvisations, le cas est un peu particulier dans la mesure où c’est un disque réalisé dans les conditions du concert : le public me suggérait les thèmes sur lesquels improviser. Comme c’est l’énoncé du thème qui va déclencher l’improvisation, il n’est pas étonnant qu’il y ait une part illustrative.

Non, je ne crois pas écrire une musique descriptive, mais évocatrice, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Ma musique suscite, semble-t-il, des représentations visuelles, des images mentales… et en un sens, tant mieux.

Comment en êtes-vous venu à improviser lors de soirées lecture ou de projections de films muets ?

Pour des films muets, c’est venu de mon goût pour le cinéma, tout simplement. J’ai voulu concilier ma mélomanie et ma cinéphilie : accompagner des films muets me permet de découvrir un répertoire rare. Une des premières lectures où l’on m’ait demandé d’improviser était à l’occasion de la venue à Paris de Toni Morrison, Prix Nobel de littérature. Un peu intimidant, mais particulièrement stimulant… Quant aux Livreurs, Lecteurs sonores, j’ai rencontré Jean-Paul Carminati et Bernhard Engel à Monaco, il y a près de dix ans, par l’intermédiaire de Béatrice Dunoyer, en charge de la programmation du prix Prince Pierre de Monaco — un prix à la fois littéraire, musical et d’arts plastiques. Cette première collaboration où leurs lectures étaient accompagnées de mes commentaires improvisés au piano a été suivie de quantité d’autres. Et de collègues, ils sont devenus amis.

Pouvoir se frotter avec eux à des textes littéraires, qu’il s’agisse de littérature contemporaine ou de grands classiques, a quelque chose de passionnant. Par définition, une lecture est un moment singulier : les Livreurs ne vont pas lire de la même façon un jour et son lendemain. Mais l’improvisation aussi a quelque chose d’unique : le soir du concert, mon accompagnement risque d’être très différent de la générale.

Avez-vous des projets pour bientôt ou pour plus tard ?

Je suis en train de terminer un ballet, une musique qui va être chorégraphiée par Julien Lestel pour une création au Grand Théâtre d’Aix fin mai. Il est question que j’écrive des contes musicaux pour enfants, ainsi qu’une pièce pour le chœur de l’Orchestre de Paris. Après celui que j’ai écrit très récemment à partir du Château de Kafka (mise en scène de Laurent Festas), j’ai d’autres idées d’opéras, pour le moment en pointillés. Et j’ai plusieurs projets de disques monographiques de ma musique (œuvres pour orchestre à cordes, œuvres pour chœur, œuvres pour piano), mais je suis toujours en attente d’un financement…

vendredi 5 novembre 2010

Écoutez les improvisations de Karol Beffa à la soirée lecture PANTHEON, le jeudi 18 novembre 2010, à 20h30 au Réfectoire des Cordeliers – 15, rue de l’Ecole de Médecine, Paris 6e (métro Odéon)

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