Invité du festival le vendredi 25 novembre, Éric Faye nous présente son dernier roman, Éclipses japonaises, s’inspirant de l’enlèvement de citoyens japonais par la Corée du Nord dans les années 60 et 70. Par la grâce de la fiction, il restitue le destin de ces anonymes qui du jour au lendemain se retrouvent séparés de leurs proches, dans un pays impénétrable dont ils ignorent tout.

 Éclipses japonaises s’inspire de la disparition de citoyens japonais (et d’autres nationalités dans une moindre mesure) enlevés par la Corée du Nord pour enseigner leur langue et leur culture à ses espions dans le but de servir la propagande du régime pendant la guerre froide. Un fait divers pareil, c’est du pain béni pour un auteur, non ?

Il s’est écoulé beaucoup de temps entre la connaissance que j’ai pu avoir de ces affaires et la rédaction de mon roman. Grâce à mon travail en agence de presse, j’avais repéré des dépêches sur ces disparitions il y a plus de dix ans. J’ai ensuite recueilli des informations sur le sujet via mes lectures et mes recherches, et, petit à petit, ces affaires ont évolué et ont enrichi la trame de mon roman, devenue suffisamment féconde pour en envisager l’écriture. Mais le moment où j’ai su que ce livre allait se faire, c’est le jour où j’ai rencontré le Sergent Jenkins qui devient le personnage de Selkirk dans le roman, qui avait donc déserté entre les deux Corée. L’image que l’homme renvoyait dans la réalité était beaucoup plus complexe que celle qui transparaissait dans ses écrits. C’est grâce à cette rencontre que l’écriture a pu se déclencher.

 En 2012, vous êtes le lauréat de la Villa Kujoyama au Japon, où vous êtes resté quatre mois, expérience dont vous avez tiré un journal, Après Fukushima, qui revient sur la catastrophe alors toute récente. L’idée de ce roman était-elle déjà présente quand vous avez effectué cette résidence ? 

Tout à fait. Je raconte d’ailleurs dans Après Fukushima mes péripéties pour contacter les familles des victimes des enlèvements, qui ne souhaitaient pas en parler pour la plupart. Un sujet comme celui d’Éclipses japonaises ne peut se satisfaire de Google Earth, il faut se rendre sur les lieux, au contact du terrain. C’est toujours passionnant de faire des recherches sur un nouveau projet, d’écrire sans écrire, d’être déjà dans le livre et de se l’approprier avant même d’en avoir débuté la rédaction.

 Votre récit s’appuie sur des faits historiques et des lieux précis. Qu’est-ce que cela vous a apporté de vous rendre sur place ?

Sur le coup, cela n’a pas apporté grand-chose. Le cerveau humain fonctionne à mon sens comme un tamis : sur tout ce qu’il enregistre, il établit une sélection et le plus important, ce n’est pas ce qu’on oublie mais presque, ce qui reste mais qui n’est pas nécessairement de l’ordre du conscient. C’est cette imprégnation que je recherchais en me rendant sur les lieux. Je me suis également servi des impressions nées des dizaines, voire des centaines de films japonais et coréens que j’ai pu regarder. Il finit par rester un substrat intéressant pour travailler.

 Votre travail semble fortement inspiré par les cultures orientales. Le Japon est-il une matrice de votre inspiration ? Pourra-t-on parler, a posteriori, d’une « période japonaise » dans l’oeuvre d’Éric Faye ?

J’ai eu la chance grâce à mon travail en agence de presse de tomber sur ces affaires, qui m’ont permis d’écrire ce roman, mais c’est un peu le fruit du hasard. J’aime aller en Asie, je me nourris de mes séjours sur place et il est agréable de poursuivre ces séjours une fois rentré en France. L’écriture prolonge un état d’être présent pendant le voyage. C’est une manière de tirer la couverture asiatique vers moi, en quelques sortes. Mon prochain ouvrage n’aura cependant rien à voir avec l’Asie, sa trame se situera en Europe. Mais je travaille également sur le Tibet en ce moment, l’Asie ne me quitte donc pas tout à fait.

 La trame d’Éclipses japonaises est très particulière, avec ces personnages enlevés en début de roman, dont on ne sait pas grand-chose, mais que l’on découvre ensuite, avant que l’énigme de leur disparition ne se résolve enfin.
Comme vous y êtes-vous pris pour élaborer cette architecture complexe ? 

Je m’y prends toujours de la même manière, en débutant par une phase de recherches (si nécessaire) puis en réfléchissant à un plan, étape essentielle qui me permet de tester la solidité de l’ouvrage que j’entends bâtir. Cette étape peut prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois (trois mois dans le cas d’Éclipses japonaises). Je n’entame la rédaction que lorsque je suis d’accord avec l’architecture de mon récit et que j’ai tous les lieux et tous les personnages en tête. Cela me libère pour l’écriture, j’écris dans un bien meilleur état d’esprit qu’en naviguant à vue. Le plan peut être modifié pendant la phase de rédaction, mais il varie généralement peu. Je conçois les interactions entre mes personnages comme une course de relais : le personnage principal d’un chapitre passera le relais dans le chapitre suivant à un autre personnage, qui en devient alors le héros.

 Justement, votre récit semble s’appuyer sur ces personnages pour se construire, via les ponts construits entre eux, via les liens entre leur vie passée et un présent qu’ils n’ont pas choisi. Comme vous l’indiquez plus haut, vous avez pu rencontrer le sergent Jenkins qui devient le personnage de Selkirk dans le roman. Comme s’est passée la rencontre avec les autres protagonistes de cette histoire ?

Si j’ai rencontré des personnes ayant joué un rôle quelconque dans ses affaires, des journalistes par exemple, ma route n’a pas croisé celle des victimes des enlèvements, qui ne souhaitent pas s’exprimer. Il était important que des zones blanches perdurent, le travail du romancier consistant à les combler par la fiction. L’histoire de ces personnes était simplement le point de départ du roman. Mon travail n’est pas celui d’un journaliste mais d’un romancier, le parti pris de la fiction est donc clair.

 Le titre de votre roman renvoie à ces individus disparus du jour au lendemain, comme évaporés, « cachés des dieux ». Souhaitez-vous expliciter davantage ce titre ? 

Une éclipse, c’est une disparition d’un objet ou d’un corps céleste derrière un autre, mais elle sous-entend également que l’objet ou le corps en question réapparaisse. C’est pour cette raison que le terme d’ « éclipse » me semblait le plus approprié. Le Japon a d’ailleurs réussi à obtenir de la part de la Corée du Nord le rapatriement de cinq de ses ressortissants au début des années 2000, qui avaient été enlevés vingt-cinq ans plus tôt.

 Vous ferez partie des invités du festival Livres en Tête qui se déroulera à Paris du 21 au 27 novembre. Pendant le festival, les auteurs invités ne lisent pas eux-mêmes leurs textes, qui sont lus par des lecteurs professionnels. N’aurez-vous pas l’impression, en entendant lire vos textes, d’en être dépossédé ? Pensez-vous que l’auteur soit le meilleur lecteur des textes qu’il écrit ?

C’est une expérience assez inédite pour moi, même si mes textes ont souvent été repris pour des adaptations radiophoniques. À mon sens, un texte publié devient une auberge espagnole : chacun est libre d’en proposer la lecture qu’il souhaite. C’est néanmoins toujours une expérience particulière pour un auteur. J’avais par exemple écouté, lors d’une adaptation radiophonique sur France Culture, Michael Lonsdale lire une de mes nouvelles dont il avait fait ressortir une drôlerie à laquelle je n’avais pas été sensible en l’écrivant. Cela m’avait beaucoup troublé. De la même manière, je me suis rendu compte que la lecture à voix haute de certains textes à côté desquels j’avais pu passer m’a permis de les redécouvrir et de les apprécier. La lecture capte l’attention, la voix permet de révéler le sens caché de certains textes.

Éclipses japonaises, Éric Faye, Éditions du Seuil, 240 pages, 18 euros (paru le 18 août 2016)

Un grand merci à la Maison de Thé George Cannon – L’Essence du Thé pour son accueil ! 

Maison de Thé George Cannon – L’Essence du Thé
12 rue Notre Dame des Champs – Montparnasse – 75006 Paris
Tél : 01 53 63 05 43  www.georgecannon.fr

Propos recueillis par Laëtitia Favro et Paula Prats

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