« Ce qui compte, ce n’est pas la mise au monde, mais la mise en monde »

Il y a deux ans, Grasset publiait Naissance – un roman dans lequel Yann Moix critique les liens biologiques, en se basant sur sa propre histoire.

À la recherche d’un endroit de douceur et de paix, Yann Moix traverse différentes réflexions, digressions, expressions, … pour finalement se trouver.

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Aussi brutal que beau, Naissance est un livre à lire par passages. On le laisse sur sa table de chevet, on prend le temps de le lire, on ouvre une page au hasard, on en lit un extrait, on le referme … et on médite.

L’épaisseur du livre peut initialement paraitre exagérée. On lui reproche certaines répétitions, notamment sur l’agressivité de son géniteur. L’auteur tourne en rond dans sa névrose. Ses longues énumérations nous tiraillent entre exaspération et contemplation – tantôt Rabelaisien, tantôt poète. On se laisse porter. On finit même par ralentir sa lecture en voyant la fin approcher, on lui en veut de ne pas écrire davantage.

Quoi qu’il en soit, Naissance est merveilleusement bien écrit. La lecture est rythmée par différentes formes d’écritures. On passe d’un dialogue à une lettre, d’un poème en alexandrins à des aphorismes, on alterne vulgarité et belles formules, douceur et brutalité, poésie et exaspération, truismes et nouveautés – en somme : une philosophie souvent burlesque et une vie caractérisée par l’excès.

L’auteur ne croit pas aux contraires mais il nous en lance abondamment dans la figure. Nos sentiments émanent souvent par paire : on le hait autant qu’on l’admire.

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Yann Moix, comme c’était le cas dans Podium et comme ça semble être le cas dans son prochain film Korea, travaille sur la ressemblance entre les êtres. Il refuse d’être « le sosie de » quelqu’un, en particulier de ses géniteurs. Il assume le fait de vouloir s’en séparer et l’idée de Cioran qu’un être ne peut naître qu’à la condition d’avoir « tué » ses parents. Il souhaite vivre sa vie et non celle d’un autre

Ce livre agit comme une psychanalyse. Le narrateur fait payer sa naissance et ses échecs à ses géniteurs, puis aux autres individus. On sent quelqu’un qui a longtemps souffert de lui-même et des apparences – qui commence seulement à s’accepter. Sa sérénité augmente à force que le livre avance.

Malheureusement, on sent – surtout au début du livre – une personne qui ne s’assume pas totalement. Le livre s’ouvre sur des critiques fictives de Naissance qui semblent le dédouaner de tout. Il se justifie, et se protège car il écrit les critiques avant qu’elles ne soient données à entendre. En les devançant, il les empêche ainsi d’exister.

Plus tard, c’est l’excuse de la violence paternelle qui revient en boucle. Or, il n’est nul besoin d’avoir un père violent et qui ne nous aime pas pour adhérer aux idées de Monsieur Moix. C’est presque dommage de passer autant de temps à nous décrire les réactions du père. Ces règlements de compte n’intéressent que peu le lecteur et ne sont pas tant utiles pour récuser la notion de parents. Au contraire, ils pourraient même avoir l’effet inverse : celui de rendre cette réflexion universelle particulière car le père servirait d’excuse à ceux qui n’adhéreraient pas aux propos de l’auteur.

Yann MoixLe livre débute sur cette hargne du père envers son fils. Le père, quitte à avoir un enfant, souhaite une fille et non un fils : « J’aurais trop peur, soit qu’il me ressemble et me vole la vedette, soit qu’il me dissemble et que je le prenne en grippe. ». Le père, comme le fils, veut être quelqu’un et il est hors de question qu’un « avorton » vienne lui voler la vedette ou le souiller. La haine filiale marche dans les deux sens. Le fils aussi refuse ses géniteurs après avoir été rejeté par eux. Il reproduit le schéma opposé.

La réflexion autour de la mère est moins violente et moins répétitive, mais le portrait qu’il en dépeint est tout aussi triste et déplorable. On met de côté la vulgarité qu’emprunte Yann Moix, les grossièretés dont il fait preuve à son égard ainsi qu’envers toutes les mères. Le personnage de la mère semble désuet, démuni de caractère : un être qui ne vit ni ne meurt. Elle semble faible et n’inspire rien.
Yann Moix ose dire des ignominies et inacceptabilités sur l’image de la mère, qui font enfin du bien à entendre. Oui, la mère est mise sur un piédestal dans notre représentation sociale dont il faut la faire descendre et le plus tôt possible ! Nul besoin pour cela d’aller jusqu’à « les frapper, les violer, les humilier, leur déféquer sur le visage ».

En opposition aux portraits qu’il dresse de ses géniteurs, on est touché par le personnage et la description du bienveillant Marc-Astolphe, son parrain. On pourrait ne pas aimer le côté romancier, mais l’hommage est touchant. Le livre se termine d’ailleurs sur la mort de celui-ci — comme si la naissance de l’auteur coïncidait avec la mort de son parrain. Yann Moix tue psychologiquement son dernier parent, pour vivre pleinement sa vie. Il peut enfin arrêter de mourir. D’autres passages font preuve d’une grande sensibilité. Par exemple les morts d’Alain Fournier et de Charles Péguy.

Le livre est complet – on ne sait jamais où on va, on cherche, on se perd, on réfléchit, on suit. Le narrateur nous entraîne avec lui. Il se cherche une place dans le monde et on la cherche avec. Il est loquace sans être inintéressant. Chacun peut aimer une partie de l’oeuvre mais il est difficile de tout apprécier. Une vraie logorrhée. Les personnages peuvent aisément être assimilés à des connaissances et l’on peut se retrouver dans l’une des nombreuses doctrines moixiennes. Par exemple, lorsque le narrateur dit que les femmes en veulent aux hommes parce qu’ils ne savent pas ne pas les respecter. On rumine ses méditations sur la vie.

Yann Moix accouche d’un livre brillant, hors de tout formatage. Naissance n’est ni un roman, ni un essai, ni une autobiographie, c’est une digression perpétuelle.

On aime son style d’écriture, son cynisme et sa brutalité : sa désillusion du monde. Yann Moix frappe vrai.

Malgré son pessimisme et son humour noir, l’auteur semble sain. Il accepte les évidences du monde, grâce à quoi il est moins déçu. Non, Yann Moix n’est pas fou !

Yann Moix passe par un imaginaire, réaliste, pour nous partager une vérité. Que ce soit lors du salon de l’enfant battu ou dans le ventre de sa mère, lorsqu’il parle avec ses frères potentiels. Ses règles de vie, on les retrouve justement à travers les discussions avec ses frères : « Ne les crains jamais, n’aie pas peur de leurs paroles, ne soit pas effrayé. », « Ne deviens pas comme eux », « Nous sommes des avortons, c’est un fait. Mais eux sont des ratés. Nous avons raté la vie, mais eux ont raté leur vie. Nous avons raté notre naissance, mais eux ont raté leur existence. ».

61sMfqY48vL._SL1500_En épigraphe du livre on trouve une citation de Julien Green : « Dieu n’ayant pu faire de nous des humbles a fait de nous des humiliés ».

On regrette parfois que le personnage n’ait pas choisi de vivre au lieu de mourir sans cesse. Nous sommes contents pour l’auteur de voir que ce livre – et le prix Renaudot – lui ont permis d’enfin se créer une naissance par la reconnaissance.

Yann Moix né en accouchant de ce livre. Là est la plus belle ironie : la véritable naissance se fait pour le géniteur et non pour l’être mis au monde.

Naissance est un roman lumineux, pétillant, frénétique, grandiose, jubilatoire, époustouflant, cynique, réaliste, ostentatoire, aléatoire, imaginaire, cruel, dur, véritable, hargneux, teigneux, paradoxal, brouillon, direct, sentimental, profond, déchiré, abandonné, confiant, peureux, psychologique, oripeau, thérapeutique, lucide, limpide, brutal, déconcertant. Il sera difficile pour l’auteur d’être à la hauteur pour son prochain livre. On attend Korea avec impatience.

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