Lancé à l’occasion du festival Livres en Tête, le concours de nouvelles Short Édition vise à récompenser les amoureux de la littérature par une lecture des nouvelles les plus croustillantes durant le festival. Chaque lauréat se verra par ailleurs remettre différents cadeaux par un invité de prestige : Frédéric Courant et André Brahic pour la soirée Savants fous, Jean-Claude Carrière pour On a lu le film et Raphaël Enthoven pour À rougir de lire. Enfin, les lauréats auront l’honneur d’être publiés dans la revue Prose en Sorbonne éditée par l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV).

Avant de découvrir les heureux gagnants du festival Livres en Tête, nous invitons les curieux à parcourir cet excellent pastiche de Patrick ModianoPrix Nobel de Littérature 2014 – publié dans la revue Prose en Sorbonne et fondé sur le célèbre tableau Nighthawks du peintre américain Edward Hopper.

Pastiche de Modiano / Nighthawks Edward Hopper

« Nighthawks » – Edward Hopper

J’ai retrouvé un vieil agenda à la couverture usée et racornie. Lorsque je l’ai ouvert, je n’arrivais plus à déchiffrer les notes que j’avais prises. Elles s’écrasaient en de petits pâtés obscurs sur les pages blanches. Un rendez-vous chez le dentiste ou chez le coiffeur ? Le numéro d’Odette ou d’Odile ? Je ne me souvenais pas avoir connu une Odette ou une Odile. Le carnet n’était peut-être pas à moi, après tout. Seule, visible, la date : année 1961-1962. Je ne me souvenais plus de ces années-là. Froissement de papier. Une petite carte venait de s’échapper du carnet, et tomba sur le sol. Elle était à moitié effacée, mais il me semblait qu’il était écrit Phillie – ou Phillies – , only 54 (mais c’était sans doute l’adresse), American suivi d’un mot indéchiffrable. Breakfast peut-être ? Non, je me rappelais ce restaurant. J’y allais souvent le soir. Il ne pouvait pas être écrit breakfast alors.

J’essayais de combler avec ma mémoire l’usure qui avait effacé les traits de l’encre sur la petite carte. Je me souvenais de ce grand espace vide et clair dans l’obscurité du soir. La ronde de nuit me revint à l’esprit. Je m’asseyais toujours au bar. En face, une porte orangée se découpait sur le mur jaune. Ou l’inverse. J’avais du mal à apprendre l’anglais, mais orange c’était facile à retenir. J’aimais bien transposer les noms américains en français, peut-être pour me rassurer. Times Square devenait  les Temps Carrés – ce n’est qu’après que j’ai appris que square voulait aussi dire « parc », mais cela n’avait plus d’importance. Car après cette réflexion, je ne voyais plus le temps s’étirer dans un sablier. Tomber grain par grain dans la pyramide du bas. J’imagine toujours un gros carré dans laquelle une petite boule est retenue prisonnière. Comme le jeu sur les téléphones portables maintenant – mon neveu m’a montré l’autre jour – il faut faire des petits carrés pour réduire de plus en plus l’espace où la bille est emprisonnée. J’aurais pu l’inventer, ce jeu. Wall Street, aussi, devenait le mur de la rue. Il y avait Nolita, comme si Lolita avait disparu. Du coup, Manhattan, je l’ai choisi parce qu’il y avait « Nathan », et ça me donnait l’impression d’être un petit moins un étranger dans cette ville.

Malgré tout, je n’arrivais pas à dormir, alors j’allais chez Phillies. Le bar était tenu par un Italien, Francisco. J’ai voulu lui demander pourquoi le café s’appelait Phillies alors, mais je n’ai jamais osé. Il avait une manière un peu brutale de servir le café, en écrasant les tasses contre le bar dans un bruit mat. Il était éclatant avec son uniforme blanc et son petit chapeau en cornet qui reposait sur sa tête nue. J’hésitais toujours à lui demander du lait parce que j’avais peur qu’il casse les deux bonbonnes plaquées contre le mur, en face de moi, par ses gestes brutaux. J’aimais bien ces deux bonbonnes. On voyait le liquide descendre – mais quel liquide déjà ? Ce n’était peut-être pas du lait, mais de l’eau chaude pour le thé en fait – à mesure que les clients arrivaient, et cela formait une ligne de temps à laquelle me raccrocher. Lorsqu’une bonbonne se finissait, je partais en me disant qu’elle serait pleine pour une nouvelle journée demain. Mais cela n’arrivait presque jamais : le soir il n’y avait pratiquement personne at Phillies.

Une nuit, deux personnes entrèrent dans le café. Je me souviens, la petite radio jouait Be bop a lula. J’ai sursauté. Mais j’ai vu qu’il ne s’agissait que d’un homme et d’une femme. Je me suis courbé de nouveau contre le bar en les observant. On aurait dit un couple, mais ce n’était pas sûr car ils gardaient une petite distance entre eux. L’homme avait l’air confiant, la femme nonchalante. Ils avaient l’attitude de gens sûrs d’eux, mais leurs yeux semblaient inquiets. On ne voyait pas vraiment ceux de l’homme, son chapeau cachait son front dans l’ombre.

Ils avaient replié leur bras contre le bar, leurs doigts se touchant presque, comme pour former une barrière invisible contre le monde extérieur. Elle grattait son ongle, et en arrachant une petite peau je vis une perle rouge sur son doigt. Elle la frotta pour l’effacer, comme si cela ne la dérangeait pas, mais on voyait qu’elle était préoccupée. Peut-être que c’était pour conjurer sa peur du rouge qu’elle s’était habillée et avait coloré ses lèvres de cette couleur. Elle était belle, il me semblait l’avoir déjà vu. Dans un film ? Ils étaient tous les deux ensemble, alors que j’étais seul. J’avais l’impression d’être le clown triste de cette peinture, Soir Bleu. Je les écoutais parler, pendant qu’ils buvaient leur café, mais je n’entendais presque rien. Lorsqu’elle l’appela Iachvine, le patron du café fronça les sourcils mais ne dit rien. Lui l’appela Anna. Mais peut-être étais-ce Hanna avec un « H », et cette petite lettre qui obscurcissait le papier d’une trace supplémentaire changeait tout.

J’avais connu une Anna une fois. Je lui avais juste parlé au téléphone en fait. À l’autre bout de la ligne, une voix fluette. Elle travaillait avec mon père, et cherchait des papiers qu’il devait lui faire parvenir, mais qu’elle n’avait toujours pas eus. Des grésillements de l’autre côté du téléphone pendant l’attente de la réponse. Et la réponse. Je lui avais dit que cela faisait dix ans que je n’avais pas vu mon père. Clic. Elle avait raccroché sèchement. J’avais reposé le combiné d’une main tremblante. Ce ne pouvait pas être la même Anna qui se tenait devant moi. Ou si ? Non, juste deux noctambules, comme moi. Je cherchais le mot « noctambule » en anglais, mais comme je ne trouvais pas, je demandai aux deux autres. Nighthawks. Je traduisis en français. Les crochets du soir. Non, crochet, c’était hook. Alors les serres de la nuit peut-être ? Mais non, serre se disait claw (ou bien c’était encore un autre mot ?). Je cherchai. Assez longtemps. Un faucon. Nous étions trois oiseaux de proie aux yeux perdus dans la nuit, chassés par une peur inavouable.

– Morgane Hyzée

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