Superman avec les héros de l'armée américaine

Supers héros, demi-dieux et dieux mythologiques, autant de personnages qui traversent l’histoire littéraire et assurent à leurs auteurs un certain succès. Ce sont ce que j’appellerai des clefs littéraires, des mécanismes connus de la littérature populaire, aux ressorts plus ou moins semblables d’une intrigue à l’autre. Souvent des hommes, menant une double vie, retrouvant leur vie ordinaire après avoir sauvé le monde des méchants-jaloux-qui-veulent-tout-gouverner, et après avoir retiré leur costume. Ces supers héros sont souvent ancrés dans la société actuelle de l’écrivain, et permettent à ce dernier de mener une réflexion sur la capacité de tout un chacun d’agir sur son monde, sur la place de l’individu dans la société. Les plus connus aujourd’hui sont sans doute ceux des comics américains, créés dans un contexte de guerre froide, et qui reparaissent innocemment ces dernières années dans les salles obscures…

Ce plus ou moins long préambule pour dire que je ne fais pas partie du public adepte de ces lectures. Et pourtant c’est pour parler du livre de Martin Page, publié en décembre dernier aux éditions Robert Laffont, que ce billet paraît : Je suis un dragon.

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Margot a agit pendant toute son enfance par mimétisme : elle n’avait pas froid mais elle frissonnait, elle n’avait pas mal mais elle geignait, pleurait. « Elle singeait la normalité ». Je suis un dragon lance bien plus qu’une simple réflexion sur le normal et l’exceptionnel qui en émerge un jour. Dans le roman, chacun agit, à un moment donné, selon une chorégraphie enseignée, répétée, mimée. Que ce soit de façon volontaire ou pas. Reparaît la question de la place de l’individu dans la société. Mais il me semble que Martin Page va plus loin, qu’il bouleverse ces codes. Des gestes sont transmis culturellement, on se conforme à un statut. Margot est le vecteur révélateur de cette attitude. Elle qui voulait se fondre dans la masse va se révéler, ce que chacun fait à un moment donné de sa vie, puis va retourner à une vie « normale », perdue dans le flot vivant. Le particulier de la fiction côtoie le général de la non-fiction, c’est à dire de la « réalité ». Le « on » trouve d’ailleurs plusieurs fois sa place dans le texte, étendant les préoccupations de Margot aux préoccupations de tout un chacun. Il ne s’agit pas de dire que le modèle culturel de la société perd l’individu, mais plutôt que cela lui rajoute une épaisseur, que cela fait partie intégrante de lui. Ou mieux : que cela construit toute personne. Le costume et le masque du super-héros trouvent ainsi leur répondant dans les habitudes sociales : lorsque Margot entre dans sa vie de femme, elle en veut aussi « le costume ».

« Apparemment on ne pouvait éviter d’endosser un costume. La seule liberté possible consistait à en posséder une grande variété. C’était le seul moyen d’être insaisissable et de s’appartenir ».

Au-delà des épaisseurs identitaires, il s’agit dans Je suis un dragon de montrer que l’ordinaire et l’extraordinaire ne font qu’un. Le costume du super héros est mis sur le même plan que les vêtements usuels féminins ou masculins. Et il est remarquable que les noms des personnages soient porteurs de sens. Margot Isidory, Alex Poppenfick, Patrick Bamberski, Janet Xanadu, pour ne citer qu’eux, sont l’alliance du commun, par leur prénom, et du curieux, de l’inouï par leur nom. Et il en va de même pour le roman en lui-même. S’il est donné à lire le récit de faits surnaturels empreints de violence, l’écriture même de ce récit vient en nuancer l’extraordinaire. Les phrases sont courtes, vont souvent à l’essentiel. On peine finalement à se représenter Margot comme une héroïne extraordinaire.

« La jeune superhéroïne insufflait de la confiance dans l’humanité. Des millions de gens, sans Dieu à adorer, déçus de la politique et de leurs gouvernements, avaient enfin un vrai héros à aimer ».

À l’inverse de l’idole qu’est Margot dans l’ouvrage, en tant que Dragongirl, elle est pour le lecteur presque comme toute personne ordinaire, essayant de faire bouger les choses à son échelle. Sans doute l’humour de l’auteur vient servir ce jeu de changement d’échelle. On pourra cependant peut être regretter la morale trop explicite de la fin.

Le titre lui-même joue sur ces épaisseurs. Le « je » langagier, profondément humain, est rattaché dans sa caractérisation essentielle, non seulement à l’article indéfini mais aussi à une créature imaginaire. Martin Page fait signe vers les multiples autres caractérisations possibles, et en particulier vers celles qui sont encore à créer.

Il s’agit de se réinventer sans cesse. Cela fait partie de nous.

Retrouvez Martin Page le 27 novembre, lors de la soirée TaPage nocturne !

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