Pour Livres en Tête, Martin Page nous a fait l’honneur de répondre à quelques questions. Son dernier ouvrage, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux Éditions Robert Laffont.

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Margot est une orpheline qui découvre très vite qu’elle est différente des autres enfants : elle a des supers pouvoirs. Entre Paris, New York et Berlin, Margot se met au service des gouvernements français et américains pour essayer de sauver l’humanité. Mais entre se sauver soi ou sauver le monde, les intérêts commencent à diverger. Je suis un dragon aborde le passage délicat à l’âge adulte, en interrogeant à la fois les normes sociétales et les capacités extraordinaires d’action du plus anonyme des humains.


♦ Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur l’aspect fable de votre dernier roman, Je suis un dragon ?

En fait, vous allez voir, cela va être très compliqué de me poser des questions. Je ne peux pas parler de l’aspect fable du roman, puisque j’ai écrit un roman. Le fait que vous pensiez que c’est une fable, c’est votre interprétation, que je trouve intéressante au demeurant. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai un goût littéraire pour les contes, la mythologie, les légendes, c’est certain. Mais peut être que vous pourriez préciser votre question.

♦ À la fin de votre ouvrage, vous en avez explicité les propos, comme quoi chacun peut sauver le monde en silence. Je vois cela comme la morale de l’histoire, c’est ce que j’avais ressenti tout du long. Et j’ai fait le lien, peut être aussi de par ma culture littéraire, avec la place de l’animal, et en particulier dans le titre.

Ah oui vous avez raison, et votre lecture est tout à fait intéressante. Mais là en l’occurrence c’est intéressant pour moi de vous écouter faire ce lien, je n’avais pas du tout pensé à cela, effectivement. Cela m’interroge et me questionne. Pour le genre de morale à la fin, je pense que c’est assez courant, même dans le roman, Don Quichotte, Madame Bovary, on pourrait trouver aussi ce genre de propos.

♦ Pourquoi avoir choisi un cadre fictif très classique, dans quel but ?

C’est vraiment la figure classique du super héros, que l’on retrouve dans pas mal d’histoire de super héros, le modèle étant Superman, et plus récemment Harry Potter. C’est une figure classique, un archétype. Et je trouvais cela intéressant de me pencher sur cet archétype et de le traiter à ma manière, de reprendre ce thème exploité en long et en large, de l’enfant orphelin doué de supers pouvoirs. Cela m’intéressait de prendre un classique, de me l’approprier. C’est comme le méchant docteur, c’est un personnage qui est très classique, en plus il a un nom allemand et est d’autant plus archétypal. Cela m’intéressait de prendre les codes du genre, et de les traiter à ma manière, d’essayer au sein de quelque chose d’archétypal de mettre une certaine forme de subversion. Partir du classique, de quelque chose de connu pour aller vers l’étrange.

♦ Vous ne donnez pas l’origine des pouvoirs de Margot. Certains lecteurs ont dit en être frustrés. Pourquoi avoir fait ce choix ?81+j8TlKsLL

Oui, pour moi ce n’était vraiment pas la question. Ce n’était pas un enjeu qui me préoccupait, ce n’était pas une question qui m’intéressait. Ensuite, il y a des lecteurs qui peuvent deviner, avoir l’intuition des origines des pouvoirs de Margot. Mais c’est vrai que je laisse une large place à la possibilité pour le lecteur d’imaginer, de découvrir. Il n’y a pas quelque chose qui est asséné.

♦ À travers vos entreprises, qu’elles soient d’ordre éditorial, comme votre ouvrage qui est appelé à paraître aux Eclairs, ou d’ordre plus personnel, comme votre blog Monstroveganes ou encore Monstrograph vous révélez une sensibilité éthique mais aussi politique. Est-ce qu’on pourrait voir comme un programme dans Je suis un dragon ?

Non je ne pense pas. C’est Orwell qui disait que tout art est propagande. Alors propagande, je ne sais pas, mais en tout cas, on n’échappe pas à la politique. Qu’il n’y ait aucune question politique dans un roman est déjà un acte politique. Mais non, il n’y a pas de programme politique. Il y a une envie de questionner des normes, de les remettre en question, d’expliquer. Je pense l’existence de la norme et de la majorité qui pose problème. J’ai évidemment à cœur de défendre les personnages qui sont différents, qui sont à part.

♦ Il y a une petite veine féministe dans le roman…

Oui, évidemment. À ma défense j’étais pas mal lecteur de comics, et aujourd’hui beaucoup moins. J’étais toujours frustré des personnages de super héroïnes qui étaient tout le temps des archétypes de femmes sexy en collants. Je trouvais cela vraiment bêta et politiquement problématique. Ce roman est énervement, en fait, de ce que le cinéma, et parfois les comics, fait et font de la figure de la super héroïne. Il y a vraiment quelque chose autour de la figure du super héros, il y a des choses plus subversives. Prendre un personnage de jeune fille c’était pour moi assez évident, de lui donner un destin très différent du destin des super héroïnes qu’on voit habituellement.

♦ L’un des propos de Je suis un dragon est la possibilité incessante de se réinventer. C’est d’ailleurs quelque chose que l’on retrouve dans le titre même de certains autres de vos ouvrages. C’est ce que vous avez tenté de faire en tant qu’écrivain, en usant d’un pseudonyme par exemple ?

C’est compliqué, pour le pseudonyme. Je l’avais utilisé pour un roman précédent, La Nuit a dévoré le monde (Éditions Robert Laffont, 2012), et c’est compliqué à faire accepter à un éditeur. Mais oui, l’idée est de m’inventer une nouvelle identité. J’ai commencé à écrire sous pseudonyme dix ans après avoir commencé à publier sous mon nom. Après dix ans d’écriture, les gens ont une attente vis-à-vis de vous, de votre travail. Et c’est assez confortable de se conformer à l’idée que les gens ont de vous, parce que vous êtes plus connu et encensé évidemment. Donc je me suis posé des questions sur ce que je voulais être comme écrivain, sur ce que je voulais écrire, et cela m’a amené à m’inventer une nouvelle identité, une manière de m’offrir une nouvelle vie, de sortir de mes habitudes, d’aller vers des endroits où je ne serais jamais allé, dont l’écriture d’un roman de super héros par exemple. Prendre un pseudonyme produit des effets et est très fertile du point de vue de la création.

♦ Dans vos remerciements de fin vous faites un point sur vos conditions d’écriture. La pratique de l’écriture est quelque chose que vous avez abordé dans Manuel d’écriture et de survie (2014). En quoi est-ce important pour vous de parler de la pratique de l’écrivain ?

Cela rejoint un peu ce que j’ai dit avant. J’écris depuis un petit moment et pour moi le travail d’un écrivain c’est aussi de réfléchir à sa condition d’écrivain, à son métier, de réfléchir et de continuer à construire ce qu’est un écrivain. La figure de l’écrivain est une figure qui est aussi construite par les écrivains heureusement. C’est important que nous ayons part à cette création. Donc la réflexivité, les interrogations sur le métier, sur les pratiques, cela a toujours été là, pour moi. Ce n’est pas toujours évident, par exemple j’ai eu du mal à faire publier mon Manuel d’écriture et de survie.

♦ L’écrivain est-il selon vous, lui aussi un super héros qui sauve le monde en silence ?

Ce serait bien prétentieux de ma part de penser cela. Ce serait un super héros comme je connais autour de moi vingt super héros, si vous voulez. J’aime bien cette idée de désacralisation de la figure de super héros, de l’attribuer à des gens qui ont des vies en apparence monotones. Je pense qu’il y a des gens qui sont des super héros mais personne ne le saura jamais, comme certains professeurs, ou certaines personnes qui ont des gestes d’une importance considérable dans la vie d’autres personnes. Ce qui est sûr c’est que moi j’écris des livres pour qu’ils accompagnent la vie de mes lecteurs, et c’est ce que je recherche moi aussi en tant que lecteur. Quand je lis un livre, je veux qu’il compte dans ma vie, soit important, soit un ami d’une certaine manière. C’est dans cette optique que je veux que mes livres soient lus. Alors peut-être pas un super héros, mais un allié.

Propos recueillis par Mélanie Leblanc

Retrouvez vous aussi Martin Page au Festival Livres en Tête, le 27 novembre lors de la soirée TaPage Nocturne !

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