Il était une fois, dans un siècle à peine révolu, deux hommes qui se firent entremetteurs : leur désir le plus cher était de faire se rencontrer Littérature et Mathématique. Des liens se créèrent très rapidement entre les deux entremis, au grand dam de certains de leurs proches. Trente-quatre ans plus tard, je pourrais presque dire qu’ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Mais leur histoire est encore à écrire. Ou à diffuser.

De l’ALAMO à aujourd’hui
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En 1981, Paul Braffort et Jacques Roubaud s’étaient lancés avec l’Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs dans les nouvelles perspectives de création offertes par l’informatique. Il s’agissait alors de générer des textes de tous genres grâce à des programmes et littéraciels (littéraciel étant le nom donné aux logiciels de création de texte). Cet héritage se ressent encore dans la littérature d’aujourd’hui, quand il s’agit de faire du support numérique une plus-value en soi, d’en faire bien plus qu’un mode de diffusion.

Si l’ALAMO mettait majoritairement l’accent sur le processus de création d’une œuvre (car l’intérêt du « Monstre du Val » est la fusion de Rimbaud et de Baudelaire, bien plus que le contenu du sonnet obtenu…), il s’agit aujourd’hui, pour les éditeurs comme pour les auteurs, d’aller toujours plus loin dans ce que le numérique peut apporter à une œuvre, de ne pas proposer une simple numérisation ou océrisation [terme dérivant de l’abréviation OCR, signifiant Reconnaissance Optique des Caractères, il s’agit de traduire l’image d’un texte scanné en texte] d’une œuvre papier. Quatre créations datant de ces dernières années peuvent être représentatives de cet esprit qu’avaient voulu insuffler les poètes de l’ALAMO à la littérature à l’ère du numérique.

La narration transmedia

Le numérique est ainsi parfois devenu un tremplin d’expression, voie d’expansion pour une œuvre papier préexistante, il lui est parfois devenu complémentaire. En s’illustrant dans le domaine de la narration transmédia (dit aussi le « transmedia storytelling », selon la définition de Henry Jenkins, à savoir « un processus à travers lequel les élémenScreen Shot 2015-09-10 at 17.26.17ts d’une fiction sont dispersés sur plusieurs plateformes médiatiques dans le but de créer une expérience de divertissement coordonnée et unifiée« , [Convergence Culture, 2006]), J.K Rowling lançait en 2011 l’aventure internet de Pottermore. Au-delà de l’immersion promise aux fans invétérés (critère certes valable, mais présent sous toutes les plumes commerciales), l’intérêt de Pottermore était avant tout de continuer à faire vivre Poudlard en dehors des sorties cinématographiques, en usant des possibilités narratives et interactives offertes par le web. La publication de textes inédits en libre accès sur le site participait d’un nouveau mode de consommation de la culture. La fidélisation de nouveaux fans, qui n’étaient pas nécessairement lecteurs de la saga, permettait de s’assurer de leur venue en salle pour les films suivants.

logo_sorciereAujourd’hui que la saga est terminée, la publication sur le site de textes inédits se poursuit, mais le 11 septembre dernier, La célèbre gazette du sorcier avertissait d’une bifurcation dans les procédures éditoriales. Le ludique devrait bientôt laisser une plus grande place à l’encyclopédique, s’adaptant ainsi à l’âge qu’ont les fans, aujourd’hui adultes et moins amateurs de potions et de duels, mais présentant les textes de Rowling aux côtés des illustrations originales et des images de la Warner Bros.

Littérature enrichie, lecteur aussi ?

À l’autre bout de la chaîne éditoriale, l’écriture littéraire s’est trouvée, elle aussi, enrichie par le numérique. Son, mais aussi image et texte animés, sont aujourd’hui régulièrement les matériaux de nouvelles œuvres narratives. C’est le cas pour Tramway d’Alexandra Saemmer, paru en 2009 dans la Revue bleuOrange et que Marc Jahjah, docteur de l’Ecole en Hautes Etudes en Sciences Sociales, présente sur son blog littéraire comme symbole de la manière dont le numérique peut être utilisé pour « chercher à renverser des stéréotypes, à perturber le sens commun, à détourner des usages ou à réfléchir sur le dispositif technique, bref à nous élever vers une prise de conscience, à partir de ses propres moyens « .

Capture

Dans Tramway, le texte défile ainsi sur la page web sans que le lecteur puisse en maîtriser le flux, ou encore chaque fenêtre fermée en ouvre un nombre non proportionnel. La littérature numérique s’interroge aussi bien sur elle-même que sur le réel, tout comme a pu le faire (et continue d’ailleurs de le faire) la littérature papier. À sa manière, Dennis Cooper en rend compte début 2015 avec le premier « gif roman », Zac’s haunted house. De même que le fait Alexandra Saemmer, Dennis Cooper rompt avec la lecture habituelle, en présentant un défilement vertical des images animées. Si le lecteur avance de lui-même dans l’histoire, ce sont néanmoins des gifs et non des mots qui se montrent à la lecture. Les usages se trouvent ainsi détournés tandis que Dennis Cooper fait des gifs récoltés sur internet de nouveaux dispositifs narratifs. Zac’s haunted house s’essaie à faire une histoire linéaire avec des images répétitives, et il ne s’agit pas de détourner gratuitement les gifs (même si le jeu est visible et que l’auteur cherche aussi – énormément – à ce que son lecteur se sente mal à l’aise…), mais de participer aux préoccupations actuelles, en proposant par exemple une réflexion sur la place prédominante de l’image dans la communication d’aujourd’hui.

Loin d’appauvrir les textes littéraires, le numérique continue d’inspirer pour de nouvelles créations, et ce dans la continuité des productions papier.

À Livres en Tête, on s’interroge aussi sur ces initiatives qui rythment le champ littéraire, un verre de bon vin à la main le plus souvent. Je vous propose alors d’approfondir ces questions de « littérature enrichie » lors du Sound Book Meeting le mercredi 25 novembre 

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