Le festival Livres en Tête vient tout juste de fermer ses portes mais il nous reste encore quelques petits trésors à vous offrir ! Retrouvez tout d’abord les excellentes critiques des livres du festival qui ont remporté le concours Babelio – Livres en Tête ! Bravo aux gagnants et un grand merci à Babelio pour l’organisation de ce concours !

Les critiques de Sukkwan Island – David Vann

Quand l’étouffante Iliade familiale devient une Odyssée funeste et solitaire
Par LiliGalipette

Jim a acheté une cabane sur Sukkwan Island, une île isolée du sud de l’Alaska. Il a décidé d’y passer un an avec Roy, son fils de 13 ans. Avant tout, il s’agit pour lui de changer de vie, de laisser le passé derrière lui et de renouer avec son fils. « Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille. » (p. 12). Jim bouillonne de projets le jour, mais il se laisse aller au désespoir toutes les nuits et s’épanche auprès de son fils. Pour Roy, cette isolation est une folie. « Cela semblait impossible. Tout semblait impossible aux yeux de Roy, ils étaient terriblement mal préparés. » (p. 20). Mais le garçon ne veut pas laisser son père, même si sa présence lui pèse. Il pressent qu’un drame va se nouer sur cette île perdue. « Il avait l’impression qu’il était seulement en train d’essayer de survivre au rêve de son père. » (p. 99). Et quand la tragédie survient, l’étouffante Iliade familiale devient une Odyssée funeste et solitaire.

J’ai frémi à la lecture de ce huis-clos sauvage, de cette captivité en plein air. Ce tragique retour à la nature ne s’accommode pas des besoins inassouvis de Jim, ni de ses angoisses. Le plus effrayant, c’est que ces deux naufragés volontaires ne domptent pas l’hostilité de la nature. En fait, ils se révèlent être l’hostilité même. Ils incarnent un danger qu’ils ne peuvent combattre. Étrangement, cette violence m’a fait du bien et j’ai lu le premier roman de David Vann en quelques heures, fascinée par les puissances troubles qui agitent les personnages. Le père et le fils ne font que se manquer et les retrouvailles tant espérées surviennent trop tard. Pour cet auteur, la famille est une entité malmenée, une structure sans avenir, une source de chagrin.

Pour une fois, je suis ravie de ne pas avoir lu avec les romans d’un auteur dans l’ordre. Jim et Rhoda sont les héros de Désolations, le deuxième texte de David Vann, mais l’intrigue se situe en amont de Sukkwan Island. Au moins, les références étaient claires et les fils de l’histoire se nouent sans frustration. Dans Désolations, j’avais été subjuguée par la description de la nature. J’ai compris avec Sukkwan Island que David Vann déploie ce talent dans tous ses écrits. La nature, bien que froide et sauvage, n’est jamais l’élément le plus hostile des romans de l’auteur : ce sont les hommes qui portent et déchaînent le chaos. J’ai aimé ce roman pour sa peinture sans concession des tourments de l’homme. David Vann ne se nourrit pas d’illusions et ses textes ont la puissance des meilleurs romans noirs américains.


Sukkwan Island, un aperçu de la noirceur de l’âme humaine
Par Ally

Sukkwan Island est le nom d’une île sauvage de l’Alaska isolée du reste du monde, accessible uniquement par bateau ou hydravion. Un père et son fils vont y habiter pendant un an. Leur seul lien avec l’extérieur repose sur une radio et le passage irrégulier de Tom, le pilote de l’hydravion.
Au début, le rythme semble très lent car une sorte de routine se met en place. Jim le père et Roy le fils, prennent peu à peu leurs marques dans la cabane. Ils essaient également de s’apprivoiser l’un l’autre. Jim, après son premier divorce, s’est très peu occupé de ses enfants. Il ne connaît pas véritablement son fils âgé de treize ans. Ils se parlent peu ou s’échangent seulement des banalités.
D’un côté, il y a un homme au comportement étrange et imprévisible. De l’autre, un garçon de 13 ans qui peine à trouver sa place.
Dans la première partie du livre, le lecteur est du côté de Roy. D’ailleurs, le prénom du père n’est révélé qu’au bout de 113 pages, juste avant le passage dans la deuxième partie du livre. Avant cela, Jim était simplement le « père de Roy ». Cette rupture à la page 113 annonce l’imminence du drame qui va survenir.

Dans cette première partie, le lecteur prend confiance. Cette aventure hors du commun ne peut que rapprocher un père et son enfant. Cependant, des indices sur l’état mental du père et le malaise de Roy ne peuvent laisser rien présager de bon. Jim est un homme perdu dans sa vie. Ses deux mariages ont été un fiasco, l’homme ne pouvant résister aux charmes des prostituées. Jim n’est pas quelqu’un de fiable ni de responsable. Il se conduit souvent égoïstement, ne cherchant que très rarement à protéger son fils de 13 ans. Lorsqu’un ours éventre toutes les provisions dans la cabane, il décide de partir à sa recherche pour l’abattre. Il laisse Roy pendant deux jours livré à lui-même. Un comportement absurde voire totalement ridicule. Souvent, le fils se conduit plus raisonnablement que le père. Le lecteur ressent le malaise de Roy, enfermé sur une île sauvage avec un père qu’il connaît mal et qui se révèle très souvent décevant. La nuit, il doit supporter les sanglots de son paternel et ses épanchements, très malvenus. Jim confie à son fils ses infidélités, son mal-être, son besoin de relations sexuelles avec une femme. Des confidences dures à entendre pour un garçon de 13 ans. Certes, Roy a l’air en avance sur son âge en ce qui concerne son habileté à se débrouiller seul et ses pulsions sexuelles, mais il reste un enfant qui ressent le manque de sa mère et de sa petite sœur. D’ailleurs, Roy souhaite quitter l’île au bout de quelques mois. Son père le retient d’une manière malhonnête en le faisant passer pour un « bébé » s’il part. Roy accepte finalement de rester sur Sukkwan Island comme si tel était finalement son destin. Le lecteur a d’ailleurs l’impression qu’une certaine malédiction plane sur l’île. Impossible de repartir vivant de ce coin perdu du monde.
Jim a également des penchants suicidaires. Lors d’une randonnée, il manque de se tuer en sautant d’une falaise. Roy parvient à le récupérer et à le traîner jusqu’à la cabane. Grâce à son fils, Jim s’en sort. A aucun moment, ce dernier n’a pensé au tort qu’il pouvait causer à son enfant.
Difficile d’imaginer ce que peut ressentir ce pauvre garçon venu sur l’ île pour un père indigne. Ce dernier n’hésite pas à confier qu’il se sent seul malgré la présence de Roy. Le garçon a l’impression d’être transparent devant un père qui ne sait pas regarder. Une phrase résume parfaitement la situation : « Il [Roy] avait l’impression qu’il était seulement en train d’essayer de survivre au rêve de son père ». L’enchaînement semble logique. A cause de Jim ou pour se sacrifier à sa place, Roy commet l’irréparable.

La deuxième partie est la plus difficile à lire car nous avons un aperçu de la noirceur de l’âme humaine avec un Jim incapable d’être à la hauteur de son fils. Cependant, le lecteur éprouve de la pitié voire de la compassion pour cet homme perdu et qui se retrouve dans l’une des pires situations imaginables. Comme le personnage, nous avons le sentiment d’évoluer dans un cauchemar. S’agit-il de la réalité ou est-ce une pirouette de l’auteur ? Jim va-t-il se réveiller ? Se trouve t-on dans un mauvais rêve du personnage ?
Malheureusement non. Jim va devoir affronter la vérité et s’expliquer. Mais encore une fois, l’homme va opter pour la solution qu’il choisit toujours, la fuite.

Ce roman m’a vraiment bouleversée. L’auteur est parvenu à endormir ma vigilance avec un début assez calme et le passage dans la deuxième partie s’est fait violemment. D’autre part, la psychologie de Jim et Roy est vraiment très intéressante. D’ailleurs, tout au long de la deuxième partie, le lecteur se pose les mêmes questions que Jim : pourquoi ? Des éléments de réponse sont apportés vers la fin du livre.
Le style d’écriture mérite également d’être souligné car il y a une vraie connivence entre le fond et la forme. Beaucoup de répétitions et de descriptions, un souci du détail. Le lecteur s’imprègne de l’atmosphère, des sentiments. Nous avons vraiment l’impression de faire partie de l’histoire, d’être sur cette île de Sukkwan Island. Nous ne sommes jamais laissés pour compte. D’ailleurs, j’aurais aimé parfois que l’auteur nous fasse grâce des détails morbides.
Un roman qui se lit entièrement et non à moitié. Pour comprendre Roy, Jim et l’âme humaine. Ou tenter de comprendre.


Sukkwan Island : Requiem pour une famille
Par Jérémy Gallet 

Dès le début, on subodore que ce huis clos, accentué par un espace claustrophobique – une île -, tournera au désastre. C’est peu de dire que le roman de David Vann surprend : il foudroie, non seulement car la mort frappe avec une violence implacable, aussi sèche qu’un coup de fusil, mais parce que cette tragédie n’engendre aucune rédemption pour celui qui la provoque.

Les faits d’abord : Jim, un homme divorcé et son fils de 13 ans, Roy, choisissent de s’exiler sur une île du Sud de l’Alaska. Ce séjour volontaire, conçu par le père comme une hypothétique renaissance au contact de la nature, épouse le cycle des journées, scandées par la chasse, la pêche, le bricolage, le souci de reconstruire à la fois de matière affective et matérielle un lien que les circonstances ont distendu. Pourtant, dès le début, quelque chose ne tourne pas rond : chaque nuit, Jim sanglote. Sur quoi ? Les ruines d’une faillite conjugale ? Son égoïsme qui lui a fait rater sa dernière relation ? Son incapacité à aimer son fils de manière sereine ? Plusieurs fois, le père manque d’achever son sinistre parcours : on le voit d’abord perdu dans les bois à la recherche d’un ours, puis remis d’une chute par miracle et par la volonté d’un adolescent obstiné, jusqu’à déjouer les lois naturelles : traîner un corps moribond, le ramener jusqu’à la cabane. Roy fera davantage : il le soignera, puisqu’il s’agit là d’un père malade. Après, tout a l’air simple : l’existence reprend son cours -comme si de rien n’était- et chacun s’efforce de suivre les tâches qui lui sont assignées pour survivre à ce milieu hostile. Mais tout de même, on se dit que le prochain événement laissera un orphelin.

C’est alors que l’improbable survient : validant la lâcheté de Jim, le récit ne lui accommode pas la possibilité d’une décision, aussi radicale soit-elle. Elle incombera à son fils. Au lieu de quoi, le père, devenu un homme dont le drame personnel n’engendre aucun nom, est condamné à traîner un corps et sa tristesse dans un itinéraire sans issue. Au final, Jim paiera cash la somme de ses faiblesses.

Se fondant sur sa propre existence, mais prenant à rebours la relation au père disparu, David Vann liquide, dans un style à la fois âpre et précis, les fantômes d’une enfance maudite.


Un huis clos suffocant
Par Lolokili

Ami neurasthénique en quête d’aventures primesautières susceptibles d’apaiser les tourments de ton Moi intérieur… passe au large, oublie Sukkwan Island et va t’inscrire chez les scouts.

Certes il est ici question de paysages préservés, de vie au grand air, youkaïdi youkaïda, de chasse à l’ours et de pêche au saumon qui pourraient, dans un premier temps, faire passer ce récit pour un hymne paisible à la nature sauvage et rebelle de l’Alaska profonde. Que nenni car paradoxalement, au cœur de ce territoire vaste et pur, prend place un huis clos suffocant, un tête-à-tête mortifère entre un jeune garçon et son père, un peu fragile de la cafetière, le père, on s’en apercevra bientôt. Les paysages pré-cités ne seront plus alors qu’un (magnifique) décor pour de glaçantes péripéties dont j’aurai le bon goût de taire – ne me remerciez pas – le déroulement implacable et l’issu non moins sordide.

Difficile d’adorer un livre à la noirceur aussi… réfrigérante, mais difficile aussi de ne pas l’apprécier tant on devine ce que l’auteur a dû extraire de ses tripes pour livrer une histoire aussi sombre et asphyxiante. Alors, pour ceux qui ne l’ont pas encore lue, faites-vous donc votre propre opinion mais… accrochez-vous un peu quand même, on n’est pas chez les Teletubbies là.


La critique de Joseph – Marie-Hélène Lafon

Joseph ou la mélancolie d’un monde paysan qui s’étiole
Par l-ourse-bibliophile

Un texte court, dévoré en trois heures une nuit d’insomnie. Sans venir d’une famille de paysans, ce livre m’a rappelé mes voisins dans mon petit village jurassien ; Joseph était ce paysan qui, peu à peu, transmet la ferme à son fils, surmontant du mieux possible les difficultés du métier, le coût des machines à entretenir, la traite deux fois par jours, la routine établie il y a longtemps pour les trois cent soixante-cinq jours de l’année.
Une poésie dans cette mélancolie d’un monde qui s’étiole petit à petit, qui perd de ses traditions, qui se modernise. Machines, groupements, labels : la volonté de la nouvelle génération – quand elle ne quitte pas ce milieu pour faire des études – de produire davantage, de se sortir des galères des parents.
Joseph est un homme honnête et bourru qui a connu ses joies et ses drames comme tout le monde. Il se tait, il observe et, toujours, reste simple et réfléchi. Antihéros, il devient le symbole d’une génération tournée vers le passé, l’amour de la terre et des bêtes, vers les souvenirs et les petites manies auxquels on s’accroche et qui deviennent des traditions.

Cependant, bien que j’ai ressenti la puissante tendresse de l’auteure pour son personnage, je n’ai pas été réellement touchée par ce roman. Il m’a évoqué des lieux, des personnes, mais je n’ai pas été réellement émue par Joseph. L’écriture est comme le personnage qu’elle décrit, simple, directe, et, en même temps, pleine de retenue, mais je ne lui ai pas trouvé de force particulière. Et ce, malgré son indéniable poésie, sa mélancolie.

Un texte qui donne la première place à des personnes sans doute délaissées par la littérature actuelle, mais qui ne me laissera pas un souvenir impérissable. Non pas le roman d’une extraordinaire aventure, mais le récit d’une vie simple (à moins que ce ne soit le simple récit d’une vie). Pudeur pourrait être le maître mot de ce texte.

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