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Christian Garcin fait partie des invités de la soirée Bal à la Page du festival Livres en Tête, le samedi 28 novembre 2015, pendant laquelle seront lus des extraits de Selon Vincent.

L’occasion de survoler avec lui, à travers ce roman, quelques thèmes récurrents de son œuvre en réseaux souterrains : les voyages aux confins du monde, les espaces confinés et les disparitions.

Quelle est la genèse de Selon Vincent ?

Christian Garcin : En 2013 j’avais été envoyé en Patagonie chilienne par la région Nord-Pas-de-Calais, où se trouve l’ancien bassin minier classé au patrimoine mondial de l’Unesco, pour écrire un texte relatif à une mine de charbon qui se trouve sur une île nommée Riesco. En survolant les Andes de Santiago à Puntas Arenas, je me suis souvenu que six mois auparavant j’étais près d’une autre mine, non pas de charbon mais de nickel, à Norilsk au nord de la Sibérie, vers l’embouche du fleuve Ienisseï, et je me suis demandé si par hasard les deux ne seraient pas situées aux antipodes l’une de l’autre. En vérifiant par la suite je me suis rendu compte qu’en réalité, l’antipode de l’île Riesco correspondait à une autre île, sur laquelle je m’étais rendu quelques années plus tôt et qui m’avait fortement marqué : l’île d’Olkhon, sur le lac Baïkal. Elle est le cadre de deux de mes romans, Les nuits de Vladivostok et La piste Mongole, ainsi que d’un chapitre d’un de mes carnets de route. Si l’île Olkhon est relativement touristique, celle de Riesco ne l’est pas du tout : il n’y a rien à voir, et n’y vivent que des mineurs et des estancieros avec leur bétail. J’ai donc pensé que, sauf à ce qu’un mineur ou un éleveur de l’île Riesco soit allé en vacances sur une île du lac Baïkal, j’étais peut-être la seule personne au monde à m’être rendu dans les deux îles. La coïncidence était magnifique. Le roman est né en partie de cette correspondance mystérieuse et formidable : établir un lien entre ces deux points qui m’avaient à divers égards plus, ou intéressés, ou marqués.

Les correspondances, les souterrains et les passerelles sont une constante dans votre œuvre…

Dans mes romans en tout cas, j’essaie de tracer des liens, des réseaux, des symétries, des lignes de fuite, de les formaliser à l’intérieur d’un même livre, et aussi d’un livre à l’autre, à travers la récurrence de certains personnages par exemple. Du reste il me semble que le cerveau fonctionne ainsi : par associations et réseaux, par correspondances souterraines souvent informulées, par « sauts » d’un système de référence à l’autre. Je crois que depuis que je suis en âge de lire, j’aime cette idée qu’on puisse créer des liens, creuser des galeries d’un livre à l’autre. Ce qui devient envisageable à présent, sans doute, avec le livre numérique.

Ce système de références n’empêche pas de vous lire dans n’importe quel ordre.

Non, heureusement ! Tout cela constitue un réseau de symétries et de causalités que je veux avant tout discret pour le lecteur, absolument non contraignant. Et bien entendu, si d’aventure on veut lire plusieurs de mes livres, on peut commencer par n’importe lequel.

Cette idée d’architecture en réseaux est arrivée comment ?

Progressivement. Il y a une quinzaine d’années, quand j’ai publié Le vol du pigeon voyageur, des amis m’ont dit que le personnage principal, Eugenio Tramonti, avait tout d’un personnage récurrent. Quelques années plus tard, me souvenant sans doute de cet avis, j’ai eu l’idée de bâtir un roman en miroir par rapport au Vol, avec un voyage qui se déroulerait non pas vers l’Est (la Chine), mais vers l’Ouest (les États-Unis), et dans lequel Tramonti ne serait pas à la recherche d’un personnage vivant qu’il ne retrouverait pas, comme dans Le vol du pigeon voyageur, mais d’un personnage mort qu’il retrouverait. Sur cette base est né le roman La jubilation des hasards, paru en 2005.

Or il se trouvait que dans ces deux romans le personnage évoquait ou survolait la Sibérie et la Mongolie. J’ai alors pensé qu’il serait bien que le roman suivant se déroule dans ces lieux, et que dans ce roman-là ce ne soit pas Tramonti qui parte à la recherche d’un personnage disparu, mais que ce soit lui qui disparaisse, et que l’on recherche. C’est le point de départ de La Piste mongole. Et lorsque j’ai terminé ce livre, j’ai tout de suite su qu’il constituerait, en quelque sorte, un réservoir de fictions. Ce qui a été le cas puisque de lui sont nés des livres pour la jeunesse à L’école des loisirs (Aux bords du lac Baïkal notamment), mais aussi les romans Des femmes disparaissent, Les Nuits de Vladivostok, et Selon Vincent.

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Vous faites aussi parfois référence à d’autres fictions d’autres écrivains, mais aussi à des personnages bien réels.

Disons pour simplifier que dans mes romans tout est vrai, sauf l’intrigue. Comme beaucoup de monde je me nourris de faits divers, d’histoires que je lis dans la presse, et qui parfois viennent faire écho à ce que j’écris. Par exemple, le personnage principal de Des femmes disparaissent est un détective chinois qui existe réellement, spécialisé dans la recherche de femmes en détresse. Dans Les nuits de Vladivostok, il y a, entre autres, l’histoire de cet homme qui a traversé la Russie à pied, de Moscou à Vladivostok. Ou, dans Selon Vincent, les feuillets d’un grognard napoléonien retraçant ses années de captivité en Russie – ou encore, dans un registre plus léger, ce type étonnant qui s’est enrichi en vendant des parcelles de la Lune, de Vénus et de Mars. Tout ceci est absolument authentique. Dans ce même roman j’évoque également un pasteur, Thomas Bridges, qui au XIXe siècle s’était installé à Ushuaia, où il avait établi une mission. Il était l’auteur d’un dictionnaire anglais-yaghan (une des ethnies originelles de la Terre de feu, appelés aussi yamanas), une langue d’une richesse lexicale incroyable paraît-il. Son fils, Lucas Bridges, né en 1874 à Ushuaia, a écrit une autobiographie passionnante. Les Yaghans étaient ses compagnons de jeux et ils étaient déjà peu nombreux au début du XXe siècle. Ils ont été décimés.

D’ailleurs, dans Selon Vincent, on retrouve ce thème récurrent de la disparition.

Selon Vincent est en somme l’histoire d’une double disparition : celle, individuelle, de cet homme (Vincent) qui décide de rompre les amarres et de s’exiler au bout du monde, et une autre disparition, collective, historique, celle des peuples du sud de la Patagonie, que l’on voit dans le roman à travers le journal de bord d’un médecin français (personnage réel lui aussi) qui était à bord d’une goélette et qui avait examiné, soigné et étudié certains de ces Indiens.

Je trouve assez fascinant ce phénomène de la disparition volontaire. Le nombre de personnes qui décident de disparaitre chaque année est incroyable, plus de 3000 d’après le ministère de l’intérieur. Je suppose que c’est un fantasme assez commun, ou qui parle à beaucoup de monde. Face à certaines épreuves de la vie, chacun a été confronté un jour, je pense, à ce désir obscur, souvent informulé, et en tout état de cause rarement mené à bien, de tout quitter, de rompre avec le fil de ses jours, de se rebâtir une nouvelle vie – de se refaire une virginité en somme, d’avoir la possibilité de repartir de zéro.

Je voulais aussi parler des Indiens de Patagonie, qu’on connait assez peu. Avant de partir là-bas, j’avais lu des livres sur ces ethnies qui vivaient en Patagonie chilienne et argentine : deux sur terre, les Onas et les Haush, des chasseurs de phoques ou de guanacos, et deux ethnies de nomades marins, les Kawesqar et les Yamanas. Ils ont vécu là pendant des millénaires et ont été exterminés en très peu de temps, au début du XXe siècle, après l’installation massive des Occidentaux au XIXe, due à l’exploitation du charbon (justement la raison pour laquelle j’étais là-bas) et aux activités liées à l’élevage, entraînant donc la déforestation. Ils ont été décimés par les maladies, mais aussi bien entendu par la politique d’appropriation des terres et d’extermination systématique des colons.

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Les voyages ont une grande importance dans votre œuvre. Je crois savoir que c’est une tradition familiale.

Je me rends bien compte que les voyages sont devenus un moteur non négligeable de mon écriture depuis quelques années — même si ce n’est pas le seul. Enfant je traçais des itinéraires sur des cartes géographiques, j’imaginais me rendre plus tard dans tel ou tel lieu, ou dans tel ou tel nom, puisque ce sont les noms d’abord qui font rêver. Il y a sans doute de solides raisons familiales à cela, car j’avais des arrière-grands-pères navigateurs au long cours qui sillonnaient les océans, et dont on m’a souvent parlé tout au long de mon enfance. D’ailleurs j’en croise un de temps en temps : après avoir publié Selon Vincent, j’ai appris qu’un de ces arrière-grands-pères avait été mousse sur une goélette qui était partie en Patagonie dans les années 1880 — sans doute la même, « La Romanche », dont il est question dans le roman. Plus tard, ce même arrière-grand-père est devenu commandant à bord d’un paquebot qu’a notamment emprunté l’exploratrice Alexandra David-Néel en 1917 pour se rendre de Singapour à Kobé. Je viens à peine de découvrir cela, en lisant la biographie d’Alexandra David-Néel, sur les traces de laquelle j’étais parti cet été au Tibet et dans le Yunnan en compagnie d’Eric Faye. Nous sommes en train d’écrire un livre à ce sujet. Cet arrière-grand-père est partout. Je l’avais déjà évoqué une fois en citant ses titres honorifiques dans un livre que j’avais consacré à JL Borges (Borges, de loin).

Dans Selon Vincent, on retrouve aussi cette opposition entre les espaces confinés (la cabane de Vincent) et les grands espaces (la Patagonie).

Confins et confinements, en ce qui me concerne, les deux sont étroitement liés, et cela va plus loin que le simple jeu de mots. J’imagine que cela tient à la psychogénéalogie, à laquelle je veux bien croire de temps en temps. Du côté de ma mère, mes ancêtres étaient donc des navigateurs, notamment cet arrière-grand-père mais aussi son père, son oncle, son grand-père, et mon autre arrière-grand-père qui était lui aussi commandant dans la marine marchande. Du côté de mon père, ils étaient paysans ou bergers. Je me suis rendu compte que, dans les deux cas, il s’agissait d’hommes confrontés journellement à l’immensité puissante et vide du paysage, que ce soit l’océan ou la montagne. Une fois qu’ils s’étaient abreuvés complètement de cet horizon infini, de cette nature à perte de vue, ils rentraient dans leur cabine pour les uns, dans leur cabane pour les autres : des espaces étroits, confinés, à leur mesure. Je me dis que c’est un tel équilibre entre les confinements et les confins, entre ces deux plateaux de la balance, qui, au moins généalogiquement, me constitue. C’est en tout cas la fiction que je me suis inventée – mais disons qu’elle fonctionne, et me convient.

Vous venez d’évoquer un livre en cours sur les traces d’Alexandra David-Néel, quel sera votre prochain livre publié ?

Mon prochain roman sort en janvier chez Stock et s’intitule Les vies multiples de Jeremiah Reynolds. C’est l’histoire de la vie incroyable de cet inconnu nommé Jeremiah Reynolds, qui fut marin, explorateur, écrivain, militaire, ami de Poe et probable inspirateur de Melville.

Propos recueillis par Marie Martinez

Retrouvez Christian Garcin le samedi 28 novembre au Bal à la Page !

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