40943_aj_m_1158« Le sens, c’est d’abord le ton, la phrase, ce n’est pas une pensée abstraite mais un corps vivant » disait Henri Bosco. Le narrateur de ce roman – ou auto fiction ? – Babel nuit de Philippe Garnier est un « homme chassé du jardin invivable, auquel il s’était habitué » (p. 62). Un jardin, un monde primitif au cœur duquel la langue, ce système de signes linguistiques, vocaux ou gestuels ne permettait pas la communication entre les individus, entre le fils et ses parents. « Ces bruits qu’ils [les parents] produisaient du matin au soir, j’ai mis des années à saisir qu’ils formaient une langue. » (p. 11).  Les sons émis, par le père, la mère « se confondaient avec le vacarme d’une journée, le hurlement d’un voisin, le froissement d’un emballage, la vibration d’un tuyau ou l’aboiement d’un chien. » (p. 13).

Cette situation est éprouvée comme gênante par le narrateur,  pas tant pour cette incompréhension du monde qui l’entoure que pour la  peur de la découverte de cette situation par les services sociaux. Deux témoins majeurs de sa solitude dans cette jungle des sons, Roméo et Louis-Léon, vont le soutenir, l’autoriser à se tenir debout, à considérer sa vie, à en lever le brouillard qui l’opacifiait. Au moment où le narrateur – dont on ne connaîtra pas le prénom – prend la décision de suivre Dana, une extra-lucide de la communication infra verbale,  il comprend enfin deux phrases de sa mère… et perd de vue Dana. Mais « entendre tout ce qu’elle – sa mère – avait à lui dire depuis 38 ans s’annonçait plus harassant qu’un siècle de mails en retard. » (p.33) Toute cette incompréhension sur laquelle se fondait son enfance, s’écroule. Il lui faut alors écrire son histoire, la reconstruire dans un récit, une narration, auprès de ceux qui voudront bien être de nouveaux témoins de ce parcours. Commence alors l’errance dans la ville, la nuit, à la recherche d’oreilles, d’une écoute attentive et silencieuse, mais une écoute qui lui permettra de « rassembler les morceaux », de donner du sens à cette histoire d’enfance faite de bruits qui se perdaient dans « un abyme de sons »  mais où il manquait les mots et le rythme de la phrase. Une errance d’une nuit durant laquelle il va rencontrer des « passants en quête comme moi de quelques mots pour avancer dans ce monde opaque. », des passants dont les vies d’enfance n’ont pas été la sienne mais elles-aussi victimes d’incompréhensions, de silences et de ténèbres.

Un texte magnifique, au cours duquel le lecteur, crayon en main, voudra recueillir de nombreuses phrases à inscrire dans son carnet de lectures. Une fiction qui questionne le lecteur qui s’intéresse à la lecture à voix haute. Philippe Garnier nous rend ici sensible à l’importance du rythme de la phrase, sa musique, au sens des mots avant le savoir et la connaissance du vocabulaire.

Retrouvez Philippe Garnier le 26 novembre au festival Livres en Tête !

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