L’autoroute, ce n’est pas un diagnostic érudit sur la situation et le financement des réseaux autoroutiers français ; ce n’est pas un road movie beat sillonnant le pays avec désinvolture ; ce n’est pas l’épopée sombre et fantastique d’une poignée de survivants dans un monde dévasté… Non.

L’autoroute, c’est une voie de chemin de fer en cul-de-sac qui jette sans crier gare un jeune travailleur saisonnier dans les bras d’un couple blafard de Laurel et Hardy version homme et femme ; c’est un lacis de pièces vides ou condamnées dans une vaste bâtisse ravagée ; c’est un réseau sans fin de rangées de betteraves à récolter, de nuit ou de jour ; c’est le défilé grotesque et touchant des beuveries, des pique-niques et des stripteases dont de vieillissants amoureux gratifient leur invité semi-captif ; c’est le fil du récit qu’un ancien majordome et une châtelaine en haillons déroulent progressivement et douloureusement ; c’est l’embranchement d’une carrière avortée de chanteuse de variété sur les espoirs déçus d’un saxophoniste raté ; c’est la transmission d’étranges théories au sujet des parterres de fleurs, confiées par l’ex-jardinier Alfred à son pseudo-successeur Frédéric…

L’autoroute, c’est l’autoroute du Nord. C’est la piste ouverte au monotone défilé des monstres de ferrailles qui s’y croisent en braquant droit devant eux leurs projecteurs fugaces. C’est comme un grondant fleuve de béton au moins bon à délimiter une humide campagne betteravière. C’est une ligne d’horizon que l’on contemple de loin, avec des sentiments mêlés. C’est en fait un théâtre du pauvre, qu’une âme délicate cachée dans un corps d’obèse exhibitionniste s’est fait un devoir d’investir.

Et last but no least, L’autoroute, c’est évidemment cette écriture musicale à la fois continue et rythmée – tantôt essoufflée, tantôt puissante, tantôt caquetante, tantôt poignante – qui parvient à transformer un roman en vraie partition de jazz. Et qui semble entraîner le lecteur-auditeur dans un irrésistible mouvement d’oscillation, mélancolique danse au cœur des plaines du Nord.

Accolé à L’autoroute, le nom de Luc Lang résonne alors lui-même comme une note chaude et vibrante que l’on n’a sans doute pas fini d’entendre chanter !

Retrouvez L’autoroute de Luc Lang lors de la soirée Le Rouge et le Blanc du festival Livres en Tête !

– Elisabeth Viain

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